Justin Coulibaly, SG du SYNATIC : « On tient au statut particulier »

En juillet 2013, le Syndicat autonome des travailleurs de l’information et de la culture (SYNATIC) a manifesté contre l’« immixtion » et pour un statut particulier pour les hommes des médias. Dans l’entretien qui suit, le secrétaire général dudit syndicat, Justin Coulibaly, fait le point des revendications et évoque les perspectives.

SG SYNATICCarrefour Africain : En juillet 2013, le SYNATIC avait engagé une lutte contre l’immixtion du pouvoir dans le traitement de l’information et pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Aujourd’hui, quel bilan pouvez-vous faire ? L’immixtion a-t-elle cessé ?

Justin Coulibaly : Poser la question ainsi, ce n’est pas exact. Parce que nous avions une plate-forme revendicative déposée au ministère de la Communication depuis 2010. Dans cette plate-forme, il était question de la reconstitution des carrières des agents du ministère de la Communication, de la question du statut particulier, du transport, des affectations et bien d’autres. Pour toutes ces questions, des audiences ont été demandées au ministre. Depuis 2010, nous avons attendu en vain. C’est à la suite de vaines attentes  qu’il y a eu une assemblée générale du SYNATIC au cours de laquelle les militants ont estimé que nous avons assez attendu. En plus de cela, les journalistes des médias de service publics sont victimes, depuis un certain temps, d’agressions dans les manifestations publiques. A la suite de la manifestation de l’Opposition en juin 2013, l’information n’a pas été traitée de façon visible, claire et nette, notamment à la Télévision du Burkina. A Radio Burkina au contraire, des efforts ont été faits. Quand il s’est s’agi de la marche du parti au pouvoir, une large place lui a été consacrée. Il nous était revenu que des autorités du ministère de la Communication interviennent dans le traitement de l’information. C’est pourquoi, nous avons estimé qu’en tant que journaliste professionnel, quel que soit son bord politique, il faut respecter l’équilibre dans le traitement de l’information. Dès lors, nous avons inscrit ces nouveaux points dans la plate-forme, parce que l’immixtion, ce n’est pas le fait des journalistes.

L’immixtion des autorités dans le traitement de l’information au sein des médias d’Etat est-elle une question nouvelle ?

Elle n’est pas une question nouvelle. Seulement, elle s’est accentuée. Il y a une vague importante de jeunes journalistes qui ne veut que du professionnalisme. Mais lorsqu’ils ne peuvent pas travailler comme il se doit, il est évident que cela les révolte. C’est ce qui a amené les camarades à demander que l’on inscrive dans la plate-forme, la question de l’immixtion dans le traitement de l’information, parce qu’elle existe et est une réalité. Ce point n’a pas été inscrit pour seulement attirer l’attention des gens, c’est un point déjà inscrit dans nos revendications. Et on a décidé d’engager une lutte dont le sit-in qui a eu lieu en juillet 2013. Du reste, il y a eu des gorges chaudes là-dessus. Le ministre est entré dans une colère noire. Quand nous l’avons rencontré, nous lui avons dit que l’immixtion n’était pas une question nouvelle. Seulement, elle s’est accentuée sous sa direction. Il nous a été dit que ce n’est pas une immixtion mais un contrôle, qui est une exigence de la ligne éditoriale. Mais nous savons aussi ce que c’est que l’équilibre de l’information. Si le contrôle est fait de telle sorte que les autres tendances ne peuvent s’exprimer, c’est de l’immixtion.

Le chef du gouvernement, Luc Adolphe Tiao avait estimé que c’est parce qu’il y a des marches, des revendications que le SYNATIC veut s’insérer dans la dynamique. Que répondez-vous ?

C’est dommage que le Premier ministre apprécie les choses de cette façon. Il n’a qu’à voir plutôt les problèmes posés, s’ils sont réels ou pas. Lui-même, en tant qu’ancien président de l’Association des journalistes du Burkina, connait ces difficultés. Sur cette base, la plupart des journalistes espèrent qu’avec un Premier ministre issu de la communication, nos problèmes vont être mieux compris parce que le plus souvent, la complexité du travail des journalistes n’est pas toujours comprise.

Est-ce que vous n’avez pas été naïf lorsque vous pensez qu’avec un Premier ministre, journaliste de profession, l’ensemble des problèmes de ses confrères trouveront solutions ?

Ce n’est pas une question de naïveté. J’ai travaillé avec Luc Adolphe Tiao avant qu’il ne devienne Premier ministre. Nous sommes de la même génération. Il connait les difficultés des médias. Et sur cette base, nous pensons qu’il peut aider les autres membres du gouvernement à comprendre nos préoccupations. Le ministre Mahamoudou Ouédraogo l’a fait en son temps. Et c’est pourquoi, les journalistes ont l’indemnité compensatrice forfaitaire et l’indemnité spécifique de responsabilité qui est en réalité l’indemnité de logement. Parce qu’à l’époque, si l’on parlait d’indemnité de logement, ça ne marcherait pas. Mais la jeune génération, lorsqu’elle est venue, elle a estimé que c’est une indemnité spécifique. Nous avons été honnêtes. C’est nous qui avions négocié cela. Nous le savons. Le ministre Ouédraogo (Mahamoudou) a travaillé à ce qu’on ait ces deux indemnités parce que celles dont les journalistes jouissaient ont été supprimées sous le Conseil national de la révolution. Revenons-en à la question de l’immixtion. Depuis notre sit-in, quand les journalistes des médias de service public se rendent à des manifestations, est-ce que vous constatez encore qu’ils sont agressés ? Mais il y va de l’engagement et de la responsabilité du journaliste lui-même de traiter l’information de façon courageuse. Maintenant, si elle a été charcutée, vous pouvez vous y opposer.

Au finish, le bilan, c’est lequel ?

Le bilan, c’est une question de vision des autorités mais aussi une question d’engagement des journalistes pour pouvoir exercer leur métier. C’est comme la question de la liberté, il faut la surveiller comme de l’huile sur le feu. Quand il y a eu la crise en 2011, le premier jour, c’était une question à la une des médias privés alors qu’au niveau des médias publics, c’était un black-out.

Qu’en est-il de la plate-forme revendicative ?

Parmi les préoccupations essentielles du SYNATIC, il y avait la prise de mesures exceptionnelles des agents bloqués dans les catégories B, A3 et A2. Une commission a été créée par le Premier ministre pour se pencher sur la question et les problèmes liés aux cotisations sociales parce que des gens ont été recrutés comme pigistes et ont fini par être engagés. Du coup, certains n’ont pas atteint le nombre d’années leur permettant d’avoir une pension de retraite. Il y a le problème des agents recrutés par la RTB et les Editions Sidwaya qui ne pouvaient pas faire de concours. Il y a l’élaboration d’un statut particulier des travailleurs des médias publics. Maintenant, il y a l’indemnité d’astreinte qui n’est pas prise en compte dans la grille salariale. Mais concernant cette dernière question, nous estimons que c’est le statut particulier qui va tout régler.

S’agissant des points sur les mesures exceptionnelles, le ministère a mis en place une commission de suivi des problèmes sociaux dont le SYNATIC est membre. Tous les points soulevés ont été analysés et remis au ministre qui va les transmettre au gouvernement pour examen et mise en œuvre. C’est ce que nous attendons. Sur la prise de mesures exceptionnelles des agents bloqués, la compensation, les cotisations, l’organisation des concours, les choses sont en cours. Sur la question du statut particulier, il a été demandé un argumentaire. Et nous avons un argumentaire.

On nous évoque la loi 013 qui ne permet pas les statuts particuliers. Nous avons dit non. Les policiers, les gardes de sécurité pénitentiaires ont eu leur statut particulier. Les greffiers également pendant que la loi 013 existe. Du lundi au lundi, les travailleurs des médias sont sur le terrain, il n’y a pas de repos puisque les médias fonctionnent 24/24. La télé et la radio fonctionnent 24h sur 24. Sidwaya s’il ferme à 17 heures, les évènements qui se déroulent après cette fermeture ne seront pas couvertes. Les techniciens et les journalistes travaillent la nuit. Ceux qui travaillent dans les centres d’émetteurs en brousse s’ils éteignent les émetteurs, il n’y aura ni radio ni télévision. Il y a des arguments à la pelle. On ne peut pas monter les travailleurs les uns contre les autres. Nous nous sommes battus en son temps pour que les policiers soient mieux traités. Il faut également respecter ce qu’on appelle le quatrième pouvoir. Cela a convaincu la commission et c’est pourquoi cela figure en bonne et due forme dans le dossier. Certaines comparaisons sont nécessaires. La loi 013 doit être relue. Mais il y en a qui ont eu leur statut particulier. C’est pourquoi nous disons que nous tenons toujours à notre statut particulier. On parle de société d’Etat, l’essentiel est que nos conditions de travail et de vie soient améliorées.

Qu’est-ce qui justifie la léthargie du SYNATIC ? Est-ce parce qu’il s’inscrit dans la lutte globale de la coordination des syndicats de la fonction publique ?

On est lancé dans un processus. Puisqu’après le sit-in, toutes nos préoccupations ont été mises en chantier par le gouvernement. Nous avons participé à la commission. Nous avons élaboré les documents ensemble. On ne peut pas discuter avec quelqu’un et dans le même temps aller en grève. Ce n’est pas sérieux ! Ces préoccupations ont été transmises au gouvernement. C’est pourquoi, nous disons aux travailleurs à la base d’être patients parce que dans toute lutte, il faut mener la bataille de l’opinion.

La nouvelle grille indemnitaire et salariale en négociation, si elle venait à voir le jour, ne remettrait-elle pas en cause la question du statut particulier ?

Non. Connaissez-vous la nouvelle grille salariale ? C’est un ballon d’essai qui a été balancé. On dit que ce sont les organisations syndicales qui bloquent. Les organisations syndicales sont dans un cadre de dialogue avec le gouvernement. S’il y a une grille salariale, il faut qu’elles en soient informées. Deuxièmement la grille indemnitaire a été proposée à l’Unité d’action syndicale. Essentiellement, les syndicats de la fonction publique où il y a une coordination travaille à l’unité d’action syndicale. Un document lui a été soumis. Elle a fait des observations et les appréciations ont été remises au gouvernement. A la suite, le gouvernement a convoqué les syndicats pour leur demander de faire un atelier. Il faut qu’on nous respecte ! D’abord ce sont les techniciens que le gouvernement envoie pour nous rencontrer. Nous avons dépassé ce stade. C’est pourquoi les camarades ont claqué la porte.

Nous ne disons pas que la grille dans l’ensemble est mauvaise. Certes, il y a des acquis. Mais il y a des iniquités et des choses qui ne s’expliquent pas. Par exemple au niveau de la communication, nous ne sommes pas satisfait parce qu’il n’y a pas notre indemnité. L’indemnité d’astreinte n’existe pas. Deuxièmement l’indemnité de responsabilité qui est en réalité le code vestimentaire, elle n’a pas bougé d’un iota. Pendant que dans la même grille, il y en a qui ont près de 500 mille francs d’indemnité de responsabilité, le journaliste se retrouve avec 9000 francs. Cela ne fait pas sérieux. Ces questions là font parties des préoccupations que nous avons posées à revoir. Nous sommes dans un esprit de dialogue, pas de compromission. L’information, le syndicat a des armes de destruction massive.

Si toutefois les salaires venaient d’être revalorisés, le SYNATIC tiendra-t-il toujours au statut particulier des travailleurs des médias publics ?

On tient au statut particulier parce que nous ne sommes pas pareils. Chaque corps de métier a ses réalités. Les magistrats ont leurs réalités. On ne les touche pas. Une seule indemnité d’un magistrat dépasse le salaire d’un journaliste. L’indemnité de responsabilité de président d’institution seule est évaluée à 485 000 FCFA. Cela fait le salaire de 4 à 5 cadres de l’administration. Est-ce que ce n’est pas cela l’injustice ? Il faut valoriser la profession, sinon c’est un sacerdoce…

Le reporter a été traduit en justice et condamné à une amende de 1,6 million de francs CFA en première instance. Le 8 janvier le journal Le pays a échappé à un procès pour des faits à lui reprochés. Qu’est-ce qui justifie une telle fréquence des procès contre la presse ? Est-ce que cela ne remet pas au goût du jour la réticence quant à l’adoption de la loi sur dépénalisation des délits de presse ?

La question de la dépénalisation des délits de presse, nous sommes là-dessus. La dernière fois, le ministre a convoqué les organisations professionnelles des médias, le patronat et la SEP … Cette question est toujours en discussion à l’Assemblée nationale. Parce qu’il faut que les gens comprennent pourquoi il ne faut pas enfermer les journalistes. Jusqu’à présent, les gens ne comprennent pas. Je ne dis pas que de tout temps, les journalistes ont toujours raison. Mais, il ne faut pas enfermer les journalistes. La preuve est que le 20 octobre 2013, la notation du Burkina Faso a baissé pour la simple raison que le directeur de publication du journal l’Ouragan a été enfermé. A cela, s’ajoutent les procès en cascades comme les cas d’outrage à magistrat, les diffamations… J’ai suivi le procès du journal « Le Reporter ». Nous sommes peut-être des néophytes en droit, mais on ne comprend pas que ce soit le procureur qui charge les témoins. Manifestement, on sentait un parti pris, un esprit de corps. Ce qui a amené les avocats à se retirer….

Source : Carrefour Africain

Publicités
Cet article, publié dans Actualités, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s